20.
Après l’échec de leur assaut sur la maison de Hauteville, Maurevert et son écuyer avaient quitté Paris. Ils attendirent quelques jours dans une hostellerie des faubourgs, puis Maurevert revint seul dans la capitale, habillé en gagne-denier. Avec les campagnes ruinées, il y en avait tant et tant qu’on ne le remarqua pas.
Le vendredi 15 mars, assis sur une borne de pierre à l’angle de la rue de Venise, il vit Poulain entrer dans la maison de Hauteville. Il comprit qu’il ne pourrait jamais rien faire tant que cet homme serait là. Mais, dans l’immédiat, ne pouvant rester ainsi travesti, il décida de se loger dans la rue. Il examina donc les maisons en face de celle de Hauteville pour repérer quelque chambre inoccupée qu’il pourrait louer.
Un peu plus bas, il remarqua que le deuxième étage au-dessus de la boutique d’un fourreur avait ses volets intérieurs clos. Il revint le lendemain, cette fois habillé d’une robe de clerc, et s’adressa à la femme du fourreur qui tenait l’échoppe tandis que son époux et ses deux ouvriers cousaient dans l’ouvroir.
— Je suis de passage à Paris et je cherche à me loger, madame, fit-il. On m’a dit qu’un étage de votre maison est vide…
— C’est vrai, monsieur, mais il faut vous adresser à la dame qui est propriétaire de la maison. Elle est veuve et n’occupe que le premier étage avec ses domestiques, mais je ne sais pas si elle voudra vous louer une pièce.
Elle appela un de ses ouvriers, un jeune garçon de seize ans, et lui demanda de conduire le seigneur chez leur propriétaire. La veuve était âgée et sourde. Quand Maurevert lui eut expliqué qu’il voulait louer l’étage vide, elle refusa car ses meubles étaient toujours dedans. Cela ne gênait pas Maurevert qui lui proposa dix écus par semaine, une somme exorbitante pour un tel logement. Pour la décider, il lui en promit trente d’avance en l’assurant qu’il ne viendrait que de temps en temps.
— C’est pour loger une garce, monsieur ? demanda la veuve en plissant les yeux pour lui faire comprendre qu’il ne la roulerait pas facilement. Je suis bonne catholique, je me confesse et je vais à la messe. Je n’accepterai pas qu’on rataconnicule[56] dans ma maison.
— Pas du tout, madame, s’offusqua le seigneur de Louviers, je suis chanoine à Conflans, et j’ai simplement besoin de venir à Paris pour un procès qui se tient au Palais. Je n’aurai besoin de votre logement que pour un mois ou deux.
— Pourquoi n’allez-vous pas dans une hôtellerie ?
— J’ai quelques biens qui m’autorisent à éviter la promiscuité des auberges, madame, aussi quand je me déplace, je préfère être chez moi.
— Vous êtes chanoine ? Feriez-vous dire des messes pour feu mon époux ?
— Si vous le souhaitez, je prierai pour lui sur les saintes reliques de sainte Honorine.
— Qui est sainte Honorine ?
— Une Gauloise, madame, martyrisée et jetée dans la Seine. Nous avons ses reliques à Conflans où elle provoque de nombreux miracles. Elle pourrait protéger votre mari, là où il se trouve…
— Que lui demandez-vous quand vous la priez ?
— Par vos bontés, que notre foi s’accroisse.
Au tentateur nous saurons dire : « non ! »
Contre tout mal, protégez la paroisse ! psalmodia Maurevert en se signant.
La veuve parut impressionnée par tant de dévotion.
— C’est d’accord, venez lundi avec vos écus, mais attention : pas de garce !
Le jeudi, Nicolas Poulain était rentré fort tard et très fatigué par une épuisante chevauchée. Ce n’est donc que le lendemain vendredi qu’il vint voir Olivier. C’était à cette occasion que Maurevert, grimé en gagne-denier, l’avait vu entrer.
Le lieutenant du prévôt s’interrogeait sur les bonnes nouvelles qu’Olivier voulait lui apprendre, mais il s’inquiétait aussi sur l’attitude qu’il aurait envers lui. Il fut rassuré quand il vit que son ami le recevait avec effusion. Pourtant, lorsqu’il lui proposa : « Viens avec moi, Cassandre veut te parler ! » Nicolas se raidit, prévoyant une pénible épreuve.
Dans sa chambre, Cassandre se coiffait, debout devant le miroir.
Elle salua Nicolas Poulain avec une grande courtoisie et lui proposa la seule chaise disponible, qu’il refusa.
— Avant que mademoiselle ne parle, le prévint Olivier qui était resté debout, je dois te dire qu’après ta visite de lundi, je ne savais plus que penser. J’ai alors commis une effroyable cuistrerie. Je suis venu dans sa chambre et j’ai fouillé dans ses bagages.
Le regard de Poulain allait de l’un à l’autre. Elle se mordillait les lèvres tandis qu’Olivier paraissait d’un calme étonnant.
— J’y ai trouvé la clef de ma maison, celle qui appartenait à mon père et qui avait disparu, ainsi qu’une lettre de M. Scipion Sardini, poursuivit-il. Cassandre, pouvez-vous la lui montrer ?
La lettre était sur la table et elle la tendit au policier qui la lut sans que son visage témoigne de quoi que ce soit.
— Il y avait aussi deux passeports signés du chancelier. Un au nom de Cassandre Baulieu, et l’autre au nom de Cassandra Sardini. Je l’ai donc interrogée.
— Et alors ? s’enquit Poulain, secrètement satisfait d’avoir eu raison, mais passablement inquiet quant à la suite.
— Cassandre, je vous laisse la parole, il vaut mieux que ce soit vous qui vous expliquiez.
Elle répéta le récit qu’elle avait fait à Olivier. Quand elle eut terminé, Nicolas Poulain resta silencieux. Après ce que la jeune femme venait de dire, tout s’éclairait à peu près. Il passa en revue ce qu’il savait déjà afin de distinguer un mensonge dans son discours, mais il ne trouva rien. Il paraissait en effet probable que le banquier ait été inquiet à l’idée que l’on découvre qu’il recevait en dépôt de l’argent volé au roi. Il pouvait non seulement perdre sa fortune dans cette affaire, mais finir sur le gibet.
— Vous seriez donc la nièce de M. Sardini ?
— Oui, monsieur, je suis la fille de son frère qui est banquier à Lucques.
Nicolas hocha de la tête.
— Ce serait donc M. Salvancy qui aurait organisé cette fraude, et qui aurait tué ton père ? demanda-t-il à Olivier.
— Lui, ou quelqu’un qui lui est proche, répondit évasivement Olivier. Mais en tant que receveur général, il est certainement au cœur de la fraude. Je peux aussi t’expliquer comment il s’y est pris. Je n’ai pas encore toutes les preuves, mais des indices suffisants.
Il lui détailla ce qu’il avait découvert sur les fausses lettres d’anoblissement qui permettraient aux receveurs d’encaisser des tailles qui n’apparaîtraient pas dans les rôles.
— La seule chose que je ne sais pas, c’est comment ces faux documents ont pu abuser tant de monde parmi ceux chargés du contrôle. Il n’y a qu’une explication à mes yeux, une complicité du chancelier envers ceux qui fabriquaient de fausses lettres.
— De M. le comte de Cheverny ? C’est impossible ! Il n’y a pas à la cour d’homme plus intègre et plus fidèle au roi.
— Peut-être lui a-t-on subtilisé les sceaux sans qu’il le sache ? suggéra Cassandre.
— Non, les sceaux ne le quittent jamais.
Le silence se fit un moment, puis Poulain proposa :
— Il y a peut-être une autre explication. L’année dernière un graveur et son assistant ont été pendus devant l’hôtel de Bourbon. Le graveur se nommait Larondelle et avait imité des sceaux du Châtelet, du parlement et de la Chancellerie. Et si c’étaient eux les artisans de ces fausses lettres ?
— Possible… Mais comment M. Salvancy, simple receveur général, a-t-il pu engager une si vaste entreprise ? demanda alors Caudebec.
— Il n’a été qu’un instrument entre les mains d’un homme proche de la surintendance des finances, affirma Olivier.
Nicolas Poulain considéra son ami avec intérêt. Qu’avait-il découvert pour être aussi affirmatif ?
— Mais je vais mettre fin à ses larcins, poursuivit Olivier. Je vais rassembler des preuves et préparer un mémoire pour M. de Bellièvre. Je ferai pendre M. Salvancy devant ma maison, autant pour ses vols que pour l’assassinat de mon père, et son corps finira à Montfaucon[57] mangé par les corbeaux.
— Croyez-vous ? demanda Cassandre, avec un air dubitatif.
— Comment pourrait-il échapper à son châtiment quand je disposerai de preuves accablantes !
— Ses amis sont puissants, ils ne l’abandonneront pas. Mon oncle m’a dit que l’argent de Salvancy était parfois remis au trésorier du duc de Guise, croyez-vous que le duc acceptera qu’il y ait procès ? Son image serait trop ternie si les Français apprenaient qu’il rapine les tailles du roi. De surcroît, quand bien même M. Salvancy finirait pendu, le roi ne reverrait pas son argent.
— Pourquoi ? demanda Nicolas Poulain.
— Je l’ai expliqué à Olivier, fit Cassandre en soupirant. M. Salvancy a fait des dépôts dans la banque de mon oncle. Pour ces dépôts, il a obtenu des quittances qu’il peut céder comme bon lui semble. Il en a déjà fait passer une partie au duc de Guise. Si M. de Bellièvre ne met pas la main sur ces documents, il ne retrouvera pas l’argent du roi. C’est pour cela que je m’étais introduite chez lui, je voulais savoir s’il gardait les quittances dans sa chambre.
— Mais s’il y a perquisition chez lui, elles seront saisies, objecta Poulain.
— Sans doute, mais pouvez-vous être certain qu’il ne sera pas prévenu et qu’il ne les aura pas fait disparaître ou cédées à Guise en échange de sa défense ? Vous allez remettre un mémoire à M. de Bellièvre, mais combien de gens vont l’avoir entre les mains avant que M. le lieutenant civil envoie des archers pour fouiller la maison de ce larron ?
Ni Olivier ni Nicolas Poulain ne répondirent. Effectivement, une fois Salvancy dénoncé, l’affaire leur échapperait. Olivier songeait au complice de Salvancy qu’il avait identifié, et Nicolas Poulain à tous ceux de la Ligue qui appartenaient à la chambre des Comptes, à la cour des Aides ou qui étaient magistrats au Châtelet. Il était évident que l’un d’eux préviendrait le receveur.
Le lieutenant du prévôt songea alors à Richelieu. Le Grand prévôt pouvait peut-être organiser une perquisition dans le plus grand secret. Mais il faudrait être absolument certain de la culpabilité de Salvancy.
— Si tu me donnes des preuves irréfutables, dit-il à Olivier, je pourrais peut-être faire quelque chose.
— Même dans ce cas, une opération de police avec des archers ou des Suisses pourrait échouer, remarqua Cassandre. Cette semaine, en achetant des provisions aux Grandes Halles, je n’ai entendu que des gens gronder contre la cour et les mignons. Beaucoup n’attendent qu’une occasion pour se heurter au roi. Si Salvancy ne se laisse pas arrêter, s’il ameute la populace, s’il crie que les suppôts d’Hérodes veulent du mal à un honnête catholique, les soldats qui viendront pour l’arrêter seront balayés par une émeute.
Poulain hocha la tête pour approuver. Il ne dit pas que la situation était encore plus grave, et que presque tous les officiers du Châtelet étaient devenus ligueurs. Il n’y avait guère que les conseillers et les présidents du parlement à être encore fidèles au roi.
— Il serait bien plus simple de vous rendre chez Salvancy, de le surprendre, de lui faire rendre gorge, et d’emporter ces maudites quittances, gronda Caudebec. Ce serait moins de temps perdu, et vous pourriez toujours le faire pendre après. J’irais bien avec vous, mais il me connaît…
— Ce n’est pas si simple, remarqua Poulain, car il doit être bien protégé. Mais c’est en effet une éventualité à envisager. Laissez-moi un peu de temps pour trouver un moyen d’agir. Et toi, Olivier, rassemble des preuves nécessaires.
— Je vais dresser une liste de ces vrais-faux anoblis. La semaine prochaine, je me rendrai chez quelques-uns d’entre eux. S’il se confirme qu’ils sont toujours roturiers, et qu’ils ont payé leur taille, je leur demanderai un témoignage écrit. Si j’en ai suffisamment, en les comparant avec les faux registres certifiés, la félonie de Jehan Salvancy apparaîtra si clairement qu’il ne pourra échapper au châtiment. L’exécuteur de la haute justice lui fera bien avouer quelle part il a jouée dans le meurtre de mon père et de mes gens.
Le soir de ce même vendredi, le commissaire Louchart vint chercher Nicolas Poulain. Ils se rendirent ensemble à la maison professe des jésuites, rue Saint-Antoine. En chemin, Poulain lui expliqua qu’avec l’argent qui lui restait, il avait acheté quelques morions et épées qu’il avait portés à l’hôtel de Guise. C’étaient en vérité les armes des truands tués chez Olivier ! Il garderait ainsi une centaine d’écus dont sa femme ferait bon usage. Elle coudrait des vêtements chauds pour ses enfants et achèterait peut-être une belle armoire pour leur linge, chez un artisan menuisier.
Ils arrivèrent parmi les premiers dans la grande salle sombre où se réunissaient habituellement les pères jésuites. Quelques prêtres circulaient pour installer des bougies de suif dans des lampes grillagées mais malgré cela on n’y voyait pas grand-chose. Il n’y avait aucun feu et l’endroit était glacial et sinistre.
Peu à peu la salle se remplit. Comme toujours, bien des participants étaient masqués ou tellement enveloppés dans de grands manteaux qu’on ne pouvait voir leur visage. Malgré cela, Nicolas Poulain reconnut plusieurs procureurs au Châtelet ainsi que des membres de la chambre des Comptes dont il avait été jusqu’à présent certain de leur loyalisme.
Comme MM. Hotman, La Chapelle, Le Clerc, Louchart, et quelques curés, dont le père Boucher, s’installaient sur une estrade, la salle s’emplit de tellement de monde qu’il ne put plus bouger. Il n’y avait aucun doute, la Ligue était en passe de devenir une puissance formidable.
Le brouhaha cessa quand Hotman prit la parole.
— Mes amis, notre société s’est étendue avec une rapidité et une vigueur qui nous enflamment et qui prouvent que Dieu est à nos côtés.
À ces mots, les cris : « Vive la messe ! » et « Mort aux hérétiques ! » fusèrent.
— Il y a quelques jours, j’ai rencontré M. de Mayenne en son hôtel de Saint-Denis. Il revenait du Poitou et repartait pour Dijon avec ses hommes d’armes. Je lui ai fait part de nos craintes d’être découverts par le roi tant nous sommes désormais nombreux, et je l’ai supplié de nous donner l’ordre d’agir promptement et de nous donner des armes. Nous avons seulement de quoi équiper quelques centaines d’entre nous, aussi m’a-t-il promis d’en faire entrer secrètement dans Paris dans des tonneaux. Ce sera chose facile, car nous détenons les clefs de plusieurs des portes. J’ai sa promesse que l’offensive aura lieu aux premiers jours d’avril. Jusque-là, nous devons être patients.
Il y eut des murmures et même quelques protestations d’insatisfaction, sinon d’hostilité, dans la salle.
Le reste de la réunion ne fut qu’interventions des chefs des seize quartiers qui expliquèrent comment ils armeraient leurs hommes. Alors qu’ils s’exprimaient ainsi, Poulain songeait avec anxiété à la puissance désormais redoutable de cette ligue. La ville pouvait-elle tomber entièrement entre leurs mains ? Tant qu’il avait pensé que Hotman et ses amis voulaient attaquer la Bastille ou le Louvre avec les armes qu’il leur avait vendues, il n’avait pas été très inquiet, sachant qu’ils se feraient écraser par les Suisses et les troupes royales qui disposaient de couleuvrines et de centaines d’arquebuses. Mais maintenant que la Ligue avait gagné le guet bourgeois, les quarteniers, les cinquanteniers et les dizainiers, maintenant que Bussy Le Clerc et ses amis avaient les clefs des portes de la ville, maintenant que Guise pouvait faire entrer ses propres troupes et armer la populace, les compagnies du roi pourraient bien être balayées. Il y aurait un effroyable bain de sang, sans compter le pillage qui suivrait et qui durerait des jours et des jours.
C’était une damnable entreprise qui ne cachait même plus ses desseins. La sainte union parisienne s’était jusqu’à présent présentée comme le moyen de sauver la religion catholique et romaine contre l’hérésie, mais ses chefs montraient maintenant leur vrai visage. Ils attendaient les ordres du duc de Guise.
Guise qui faisait jouer le petit peuple pour déposséder le roi de sa couronne, après avoir lui avoir coupé la gorge.
Poulain était profondément croyant. En rentrant chez lui, il pria Dieu de lui donner le courage de continuer tant il avait peur d’être découvert par les conspirateurs. Qu’arriverait-il alors à sa femme et à ses enfants ? Il se souvenait toujours du bijoutier huguenot qui logeait en face de chez lui, et du sort effroyable de sa famille, le jour de la Saint-Barthélemy. Il pria Dieu pour qu’il le protège, qu’il le conseille et qu’il le fortifie avant de prévenir le Grand prévôt de France.
Le lendemain, avec les précautions d’usage, il se rendit chez Richelieu. Celui-ci l’écouta avec attention quand il lui décrivit l’étendue des partisans de la Ligue dans tous les corps de métiers de la ville.
— La seule consolation que l’on puisse avoir, monsieur le Grand prévôt, c’est que le parlement semble être resté fidèle à la couronne. Je n’ai vu aucun conseiller ou président de chambre. Les félons semblent se cantonner aux auxiliaires de justice, aux avocats, et surtout au monde du Châtelet et de la chambre des comptes.
— Je vous promets d’en parler au roi demain, quand je le verrai au Louvre, assura Richelieu, sans cacher son pessimisme ni son inquiétude quant à l’attitude du monarque. J’avoue ne plus comprendre Sa Majesté. Le soir, il court les rues masqué et déguisé avec ses amis pour se faire encore plus détester de son peuple quand Guise se prépare à lui porter des coups peut-être fatals.
Il se tut un instant, comme s’il hésitait à raconter ce qui allait suivre.
— Savez-vous ce qui est arrivé avec le convoi d’armes de M. de La Rochette ?
— Non, je suppose que vous l’avez fait saisir.
— Je l’ai fait, Dieu m’en est témoin ! Nous avons arrêté la barque à Lagny et trouvé les sept cents arquebuses. Il y avait aussi deux ou trois centaines de corselets et d’épées ainsi que de la poudre et des balles. De quoi équiper trois compagnies comme vous le pensiez. J’ai fait mettre La Rochette et ses gens au fond d’un cachot, tout écuyer du cardinal de Guise qu’il était. C’était mardi dernier.
» Guise l’a appris dans la soirée. Il a aussitôt envoyé un messager au roi qui m’a fait chercher, mercredi soir. Devant Épernon et Joyeuse, le roi n’a pas caché sa colère, me menaçant de m’ôter ma charge si je recommençais. Son cousin Guise était très fâché, a-t-il expliqué. Ces armes étaient pour un régiment qu’il rassemblait afin d’aller délivrer sa cousine Marie[58] enfermée en Angleterre par la reine, et l’empêcher d’accomplir ce devoir sacré était un crime contre la religion catholique et romaine.
Poulain devinait, au ton haché du Grand prévôt, à quel point celui-ci avait été humilié d’être ainsi traité.
— Épernon n’a pas dit mot et Joyeuse a approuvé le discours de Sa Majesté. J’ai dû me rendre jeudi à Lagny pour faire libérer M. de La Rochette et ses gens, et leur faire mes excuses ! J’ai dû leur rendre leur barque et ils ont pu librement repartir pour Châlons avec les armes !
— Ce n’est pas possible, murmura Poulain, assommé par cette nouvelle.
— Cela s’est passé comme je vous le dis, monsieur Poulain ! Beaucoup murmurent à la cour qu’il y aurait intelligence entre le roi et ceux de Guise. Moi-même, je ne sais plus que penser…
Poulain resta silencieux. Si c’était vrai, dans combien de temps serait-il découvert ? Il n’aurait alors aucune aide à attendre et finirait pendu devant chez lui. Et le même sort attendait sans doute sa femme, ses enfants et sa belle-famille.
Quel fou il avait été de faire confiance à ce roi si lâche !
— … Mais tout n’est pas perdu, monsieur Poulain, fit Richelieu pour le rassurer en voyant son visage défait. Je connais le roi. Il est capable de grandes colères qu’il regrette bien vite, il s’est déjà comporté ainsi dans le passé. Il aime et hait sans mesure. Quand il a confiance en quelqu’un, personne ne peut le convaincre qu’on le trahit. Pour des raisons que j’ignore, il semble y avoir une sorte de pacte entre Henri de Guise et lui, depuis la Saint-Barthélemy. Il est persuadé que le duc ne tentera jamais de le renverser par la force, qu’il veut juste devenir son favori, comme son père était celui d’Henri II. Malheureusement, le roi désire trop la paix pour son royaume et ses sujets. Mais ses yeux finiront bien par se dessiller, malgré sa mère qui aime Guise plus que son fils, et malgré Joyeuse qui a donné sa foi aux Lorrains. Dès lors, je peux vous l’assurer, sa patience se transformera en fureur, il sera comme un fauve entouré par des chiens, et il ne se laissera pas prendre au filet !
L’entretien était terminé. Poulain repartit terrorisé. Il songeait à Salvancy. Si Olivier le dénonçait et que le duc de Guise intervienne, c’est lui et Hauteville qui finiraient en prison et à Montfaucon.